Approches critiques de la ville durable
Jérôme BOISSONADE
Maitre de conférences HDR en sociologie
Séminaire (Majeure Développement soutenable)
Résumé du cours – Objectifs
Peut-on critiquer la ville durable ou dite “en transition” ? Sur quels appuis reposent les critiques qui leurs sont faites ? Que peut-on construire à partir de ces critiques ?
Le cours tente de répondre à ces trois questions en s’attachant à repérer les difficultés, les ambiguïtés et les apories de ces notions. Elles saturent en effet l’argumentation et les représentations développées par les acteurs publics et privés qui ont en charge notre espace quotidien, ses flux et ses transformations.
Cette démarche n’a rien d’évident, tant l’injonction morale liée aux problèmes environnementaux majeurs auxquels nous devons faire face, nous impose de ne pas discuter la solution proposée, celle du développement durable ou d’une transition vue essentiellement sous l’angle énergétique. Les critiques, lorsqu’elles existent, portent en général sur la distance qui sépare ces notions telles qu’elles ont été définies par leurs initiateurs et leur mise en œuvre, jugée déficiente par rapport à ces idéaux. Pourtant, les écarts par rapport à ces idéaux sont révélateurs des rapports de force qui traversent à la fois les principes initiaux de la durabilité et de la transition, et les multiples déclinaisons des projets qui s’en revendiquent.
Résumé de l’atelier
Comme les années précédentes, l’atelier intitulé cette année “Espaces de travail dans un monde sans croissance”, a été organisé conjointement avec l’école d’architecture de Lille. Après la participation au concours Solar décathlon, au sein de l’équipe “Habiter 2030” (http://solar-h2030.eu/) nous avions souhaité l’an dernier, toujours en constituant des équipes mixtes avec les étudiant.e.s de l’école d’architecture, envisager les implications d’une mise en œuvre concrète de ces chantiers de réhabilitation en nous attachant aux dimensions productives de la ville.
Cette année, nous interviendrons sur un nouveau territoire, le quartier de l'Épeule à Roubaix, en lien avec les initiatives de l'association Zerm au sein du Couvent des Clarisses. Cette association collaborera avec les Compagnons du Devoir et une partie des étudiant·e·s de l’école d’architecture, pour proposer des cellules de sommeil et de travail. Nous nous intéresserons quant-à-nous à cette question du travail, mais sur l’ensemble du quartier de l’Épeule. Notre intervention est une des premières contributions d’une étude prospective et spatiale qui vient d’être lancée et court sur deux ans, pour une métropole de Lille neutre en carbone à l’horizon 2050[1]. Cette expérience sur le quartier de l’Épeule pourrait être poursuivie l’an prochain pour passer à une deuxième phase plus métropolitaine.
Les questions de neutralité carbone sont habituellement abordées en termes de matériaux, de performances, d’équipements, etc. Nous souhaitons ici interroger les transitions vers une ville décarbonée, non pas à partir de matériaux ou d’objets techniques “en soi”, mais par le travail, les "modes opératoires", les "mises en œuvre", etc. nécessaires pour y arriver. Il s'agirait de prendre au sérieux les pratiques existantes susceptibles de favoriser à terme la neutralité carbone dans ce quartier et de créer les conditions pour aussi en développer d’autres. Bref, nous aborderons concrètement les problèmes des inégalités écologiques et sociales, en nous intéressant à la question du "travail" existant aujourd’hui dans ce quartier (salariat précaire, “petits boulots”, éloignement, risques, chômage, etc.) et au “travail”, aux "modes opératoires" qui permettraient de réaliser et d’incarner les transitions urbaines, sociales, environnementales, etc., sur ce quartier.
Préparation de l’atelier
À première vue, le contraste est saisissant entre le site du couvent des Clarisses, l’activité de l’association Zerm, ou encore celle du Conseil de quartier et le contexte socioéconomique de l’Épeule.
L’urbanisme transitoire tente d’inventer un monde en train de se faire, mais il le fait en important la plupart du temps un modèle (festif, évènementiel, etc.) radicalement différent de l’espace urbain dans lequel il s’implante. C’est ce qui fait son efficacité urbaine et son charme intellectuel.
Ce contraste entre l’ilot alternatif vertueux et le milieu environnant déficient ou obsolète provoque cependant une pointe d’amertume, en soulignant en creux l’écart entre d’un côté une vie quotidienne où le travail ne peut être qu’exploitation, et de l’autre l’importation d’un quotidien festif et où chacun.e s’approprie son travail. Mais cet espace alternatif est prédéfini en grande partie ailleurs (benchmark) et il est généralement à destination de publics exogènes.
Face à ce constat, la question du travail (et du non travail) peut apparaître comme un point d’appui pour aller au-delà de cette opposition entre l’ilot alternatif vertueux et le milieu environnant déficient. En effet, la question du travail traverse la vie quotidienne du quartier. Les propositions d’intervention urbaine à toutes les échelles, produites par l’atelier pourraient se donner comme objectif de fabriquer des situations et des espaces de transition facilitant le passage d’un travail exploité à un travail approprié. Transition d’une vie quotidienne marquée par l’exploitation, en termes d’espaces, de modèle économique, forme d’organisation politique, etc., vers des situations de travail qui pourraient se rapprocher d’un désir d’urbain et de quotidien restant à définir.
Il ne s’agit pas pour chacun.e des groupes de faire UN diagnostic, puis dans une deuxième phase, de proposer UN système architectural et/ou urbain combinant les réponses aux problèmes soulevés par le diagnostic, mais plutôt de fabriquer tout au long du travail des micro-expériences permettant d’interroger chaque problème soulevé et ainsi engager une réflexion, un dialogue, une controverse, dans le but de mieux comprendre la complexité spatiale, économique, sociale, etc. de chacun de ces problèmes.
Hypothèses
1) Le contexte social de Roubaix
Le contexte de projet de Roubaix est marqué par de fortes inégalités socio-économiques au sein de la commune et de la Métropole de Lille. Il s’agira donc de penser un projet qui propose à la fois une action forte sur le territoire mais qui ne détruise pas des équilibres qui sous-tendent la vie de ses habitants (gentrification).
Pour cela, une enquête de terrain et en chambre, en relation avec les étudiant·e·s de l’école d’architecture de Lille sera menée pour comprendre les enjeux d’une amélioration du quartier et identifier les ressorts de projet pertinents.
L’hypothèse de l’atelier est que ce qui se passe à Roubaix préfigure ce qui pourrait se passer ailleurs et à l’avenir. Les propositions faites pour l’Épeule pourraient s’appliquer à terme, à d’autres contextes sociaux (d’absence de plein emploi) qui se généraliseraient sur le territoire national.
2) Emploi et travail
Plus largement, il s’agira de comprendre quels sont les enjeux autour du travail dans cette première moitié du XXIe siècle. Nous partirons de l’hypothèse que dans une société sans croissance ou à faible croissance, la logique de recherche du plein emploi est caduque et qu’il faut réinventer des dispositifs (spatiaux, sociaux, économiques, juridiques, techniques…) pour réinventer la notion de travail.
Nous tenterons de nous projeter à un horizon 2050, mais en des termes concrets, dans un monde qui parvient à conjuguer justice sociale et économie des ressources de matière et d’énergie, afin de favoriser une capacitation et une émancipation des habitants et des usagers.
3) L’espace du travail en 2050
Dans ce contexte, quels sont les espaces de travail ? Travaille-t-on chez soi ? Notre lieu de travail est-il aussi le lieu où l’on se repose ? Travaille-t-on d’ailleurs dans un seul endroit ? Quelle est la chaîne de lieux du travail, chez soi, à l’atelier, au magasin… Comment ces lieux se mettent-ils en réseau ? Travaille-t-on ensemble ? Fait-on un travail tertiaire ou secondaire ; ou cette distinction n’a-t-elle plus lieu d’être ?
Les thèmes problématiques
Les thèmes proposés pour l’instant sont :
- Inégalités et gentrifications,
- Pratiques et filières,
- Demandes et dispositifs,
- Conflits et espaces publics,
- Capacitation et émancipation,
- Modèles et projets.
Ces thèmes problématiques restent à discuter, y compris avec les étudiant·e·s de l’école d’architecture
Attendus
Le but pratique de cet atelier est de confronter les étudiant·e·s à une double réalité :
- Un terrain concret
- Un rôle d’aide à la décision
Cela implique un travail partenarial avec l’école d’architecture, dans lequel les étudiant·e·s de Sciences Po. doivent produire des livrables appropriables par leurs homologues de l’école d’architecture.
Pour que ces livrables soient appropriables, il faudra mettre en évidence les enjeux, les repères, les contradictions, les problèmes, etc. et élaborer des propositions alternatives dont ils et elles pourront se saisir pour les traduire avec vous en questions spatiales.
Le livrable sera un “Document d’aide à la décision” de dix pages rédigé par chacun des groupes :
- Enjeux : points de repère, contradictions, problèmes, etc.
- Ressorts de projet pertinents
- Hypothèses de travail et propositions
- Modalités d’appropriation des propositions
Plan – Séances
Dates des séances d’atelier communes avec l’école d’architecture (ENSAPL) :
- Jeudi 8 octobre 2020 (à Sciences Po.) : Séance de “contact” : présentation de l’état de la réflexion de chacun des groupes de l’école d’architecture (ENSAPL) et de Sciences Po. et constitution des appariements entre les deux écoles.
- Jeudi 17 décembre 2020 (à l’école d’architecture) Soutenance : présentation par chaque groupe mixte des “Documents d’aide à la décision” par Sc. Po. (10 min.), puis des projets par l’ENSAPL (10 min.)
Séance du 24 septembre :
- présentation de l’atelier
- explicitation du livrable, des attentes vis-à-vis du travail en commun et des critères d’évaluation (exemple de rendu réussi pour mieux comprendre les objectifs)
Introduction
a. La ville durable est-elle une croyance ?
b. La ville durable est-elle un mot d’ordre ?
c. La ville durable est-elle un concept ?
d. Les difficultés de la critique
1. Les modèles de l’urbanisme durable
a. Urbanisme et architecture vernaculaires
b. Hygiénisme (milieu du 18e siècle : Haussmann et Cerdà)
c. Culturalisme (fin 19e siècle : Howard)
d. Progressisme (début 20e siècle : Le Corbusier)
e. Ville durable (fin 20e siècle : Charte d’Aalborg)
f. Les échelles de la ville durable
g. Question sociale, question urbaine, question environnementale
2. Appuis et contradictions des critiques de la ville durable
a. Obstacles épistémologiques et biais méthodologiques
b. Typologie des courants critiques
c. Habiter la transition
d. Les appuis de la critique
3. Les critiques de la ville durable 1 : une approche morale
a. Le travail de justification
b. Les processus critiques
Travail de groupe : tableaux
c. Une mise en justice impossible
4. Les critiques de la ville durable 2 : une approche en termes de rapports de force
a. Lorsque la durabilité est mise à l’épreuve
b. Quelle est la portée des critiques ?
c. Réversibilités, irréversibilités et transitions urbaines
d. Conclusion : Alternatives ? !
ÉvaluationContrôle terminal : “Document d’aide à la décision” élaboré au cours de l’atelier
Contrôle continu : Présence et participation au cours et à l’atelier
Bibliographie
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ADEME, Analyse sociologique de la consommation d’énergie dans les bâtiments résidentiels et tertiaires (téléchargeable)
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Bihouix P., L’âge des low-tech : Vers une civilisation techniquement soutenable, Seuil, Collection Anthropocène, Paris, 2014
Boissonade J. (dir.), La ville durable controversée. Les dynamiques urbaines dans le mouvement critique, Paris, Petra, 2015.
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Brisepierre G., La transition énergétique dans le bâtiment : entre progrès technique et changement social, des synergies à trouver, Revue des Mines, 2019 (téléchargeable)
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Chateauraynaud F. et Debaz J., Aux bords de l’irréversible. Sociologie pragmatique des transformations, Paris, Petra, 2017.
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[1] Dirigé par Cécile Vignal (co-autrice de l’ouvrage La ville vue d'en bas), membre du collectif Rosa Bonheur et enseignante à l’Université de Lille, le Master “Villes et Nouvelles Questions sociales” devrait aussi participer à cette étude.
- Teacher: Jérôme Boissonade